(...)
Et puis le manque est arrivé, dans le moment où je m'y attendais le moins, il est arrivé alors que j'avais presque fini par croire à mon amnésie. C'est terrible, la morsure du manque. Ca frappe sans prevenir, l'attaque est sournoise tout d'abord, on ressent juste une vive douleur qui disparait presque dans la foulée, c'est bref, fugace, ça nous plie en deux mais on se redresse aussitot, on considère que l'attaque est passée, on n'est même pas capable de nommer cette effraction, et pourquoi on la nommerait, on n'a pas eu le temps de s'inquiéter, c'est parti si vite, on se sent deja beaucoup mieux, on se sent même parfaitement bien, tout de même on garde un souvenir désagréable de cette fraction de seconde, on tente de chasser le souvenir, et on y reussit, la vie continue, le monde nous appelle, l'urgence commande. Et puis ça revient, le jour d'après, l'attaque est plus longue ou plus violente, on ploie les genoux, on a un méchant rictus, on se dit : quelque chose est à l'oeuvre à l'intérieur, on pense à ces transports au cerveau qui annoncent les tumeurs, qui sont le signal enfin visible de cancers généralisés jusque-là insoupçonnables, on éprouve une sale frayeur, un mauvais préssentiment. Et puis le mal devient lancinant, il s'installe comme un intrus qu'on n'est pas capable de chasser, il est moins mordant et plus profond, on comprend qu'on ne s'en débarrassera pas, qu'on est foutu. Oui, un jour, le manque est arrivé. Le manque de lui..
Au début, j'ai fait comme si je ne m'en rendais pas compte, le traitant par l'indifférence, par le mépris, je me savais plus forte que lui, j'étais en mesure de le dominer, de l'éliminer, c'était juste une question de volonté ou de temps, je n'étais pas le genre à me laisser abattre par quelque chose d'aussi ténu, d'aussi risible. Et puis, il m'a fallu me rendre à l'évidence : ce match, je n'étais pas en train de le gagner, j'allais peut-être même le perdre, et je ne possédais pas le moyen d'échapper à cette déroute, et plus je luttais, plus je cédais du terrain ; plus je niais la réalité, plus elle me sautait au visage. Autant le reconnaître : j'étais dévorée par ça, le manque de lui. (...)"
Parce qu'il n'y aura pas plus de Lou qu'il n'y aura de nous..



